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L’irregardable

« La chambre des officiers »

par Thierry Lafossas

La honte de ceux qui n’ont plus figure humaine, dont le visage n’est plus le support de l’expression des émotions dans lesquelles on  peut se reconnaître, mais au contraire trou qui suscite effroi et rejet  a été très bien montré dans un film sur les « gueules cassées » de la guerre de 14-18 ; c’est : « La chambre des officiers ».

Adrien, lieutenant dans le génie, tombe amoureux d’une femme la veille de son départ à la guerre.

Il quittera son appartement laissant la belle endormie auprès d’une lettre, ne connaissant d’elle que son nom Clémence et son goût pour la musique. Il n’aura pas le temps de faire la guerre, fauché par l’explosion d’un obus. La suite de la guerre se passera pour lui à l’hôpital du Val de Grace auprès d’autres infortunés comme lui subissant moult opérations d’une chirurgie à ses débuts.

Cette chambre des officiers, lieu où les miroirs sont interdits, est aussi bien un lieu de «  torture » par l’importance des soins, les suicides intermittents, qu’un lieu de confort protégeant du regard du monde extérieur  où règne une grande fraternité, lieu malgré tout protecteur, qu’il faudra quitter pour se montrer.

La guerre est finie et Adrien, malgré l’avis du médecin chef, considère que les opérations, ça suffit.

Il remercie le médecin à qui il doit tout. Ce dernier lui dit :

-« J’aurais préféré que vous n’ayez pas à vous cacher derrière un bandeau ! »

-Adrien : « Le bandeau, je peux l’enlever, c’est pour les autres que je le porte ! »

-Médecin : « Dès l’instant où vous vous accepterez, les autres vous accepteront ! »

Cette prophétie trouvera sa réalisation en  trois scansions qui marqueront le retour à la vie d’Adrien.

A peine sorti, il va à son appartement où il avait laissé Clémence cinq ans plus tôt et à laquelle il n’a cessé de penser, d’y puiser sa force ; il  trouvera une précieuse boucle d’oreille oubliée. Il laisse son appartement à une femme défigurée qu’il a accompagné et qui, au passage, lui glisse que lui ,trouvera quelqu’un, car les femmes, elles sont plus tolérantes  que les hommes.

Il finira par apercevoir Clémence à un concert où ses pas l’avaient guidé ; à la sortie, il l’interpelle d’un timide Clémence ! Auquel l’intéressée répond par un gentil et désarmant : « Nous nous connaissons ? »

A la fixité pour l’un, le temps a passé pour l’autre. Adrien réalise alors qu’il ne peut y avoir de restauration du passé, il se débarrasse de la boucle d’oreille qui tombe à terre.

La seconde scansion nous montre Adrien débarrassé du bandeau et qui prend le métro. A son entrée dans la rame, un homme se lève, lui indiquant sa place, lui assignant une place d’invalide. Adrien semble hésiter puis accepte son sort. Il se trouve assis en face d’une mère et de sa fille de 7-8 ans.

La mère montre une légère inquiétude, quand elle voit la situation et se désolidarise de sa fille en regardant ailleurs, d’un regard absent.

En effet, voyant Adrien, la fillette ne peut retenir une grimace, se retourne vers sa mère, en se cachant les yeux avec les mains pour ne pas voir, lui signifiant l’irregardable et se blottit contre elle.

La mère et l’enfant forme donc un duo de regards ; un qui ne voit rien, l’autre montrant l’irregardable avec, malgré tout, une curiosité qui laisse écarter un petit peu les doigts. Adrien  ne s’en offusque pas et va se prendre au jeu de la situation. Portant un chapeau melon, il s’en saisit et le met devant son visage. Puis il le fait glisser devant son visage ,s’en servant comme d’un bandeau devant les différentes parties de celui-ci ,dans un jeu de cache-cache  avec la fillette. La fillette intriguée, puis franchement amusée se saisit alors du chapeau qu’Adrien faisait fonctionner comme un bandeau, d’abord elle l’imite, puis le met sur sa tête et s’amuse alors à faire plein de grimaces avec ses doigts et sa bouche en riant.

Quant à la mère, rassurée de la bonne tournure des choses elle s’associe à la scène par un acquiescement tacite.

Mère et fille descendent à la station suivante, non sans que la fillette ait lancé un joyeux «  au revoir ! » à Adrien.

La troisième scansion, tout de suite après : Adrien marche dans la rue, un taxi s’arrête et une porte s’ouvre un peu vite, bousculant Adrien qui prend la porte dans la figure.

Descend du taxi une jeune femme, Adrien semble avoir du mal à récupérer, il se tient le visage dans les mains, puis va utiliser la situation en se mettant à jouer la comédie tel un enfant.

-Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait, qu’est-ce  que je vais devenir avec cette tête ?

La jeune femme très attentive est touchée mais néanmoins pas responsable, est obligée de se défendre.

-Non, c’est pas moi !

-Si, c’est vous !

-J’ai ouvert la portière, je m’excuse,

-Maintenant je suis défiguré !

-Mais non !

-Mais si je suis défiguré !

-Mais non, pas du tout !

-Je ne vous fais pas peur alors? Je ne suis pas un monstre ?

-Mais non !

-Vous voulez bien me le redire ?

-Non vous n’êtes pas un monstre

-Vous voulez bien me le redire  encore, encore…

Et nous assistons à une authentique rencontre où les deux peuvent s’amuser du stratagème d’Adrien.

 

On est passé de la parole dé-négative « ce n’est pas moi ! » mais incontestable dans sa vérité à une assertion qui peut être entendue et reçue.

-Non vous n’êtes pas un monstre !

La parole a pu retrouver son authenticité ouvrant Adrien à la contingence, à la vie.
Vous pouvez toujours vous inscrire à la journée de l’ACF- Aquitania du 5 décembre : « C’est la honte! De la honte de la jouissance à la jouissance de la honte » qui se tiendra à l’Hôtel Ibis Meriadeck de 9h30 à 17h (bulletin en pièce jointe)