LE CORPS, QU’EN FAIRE ?

 
Lors de notre première session 2015/2016, nous avons tenté d’approcher en quoi la vérité était « chose impraticable ». Le sens ne peut rendre compte de la logique privée qui a conduit un criminel au passage à l’acte. L’effort de compréhension nécessaire afin de rendre la justice se heurte à un reste, indicible, opaque, signe de la contrainte de jouissance auquel le sujet n’a pu résister et qui l’a conduit au crime, au délit. Le passage à l’acte ressort d’une irruption de jouissance et d’une dislocation de la chaîne signifiante. Ainsi un regard, un propos de trop, un cri, peuvent amener un sujet à vouloir de façon irrépressible se séparer de cet en trop qui ne peut être symbolisé.

La jouissance est du corps, et le corps relève du mystère.

Qu’est-ce qu’un corps pour l’être parlant ? Il ne saurait se réduire à l’organisme et vient embarrasser, réjouir, inquiéter, questionner tout être humain, quelque soit son sexe et son âge. « L’homme s’embrouille avec son corps. Et en même temps, ce corps exerce une « captivation ». « Le parlêtre adore son corps, dit Lacan, parce qu’il croit qu’il l’a. En réalité, il ne l’a pas, mais son corps est sa seule consistance mentale, bien entendu, car son corps fout le camp à tout instant »[1].

Les crimes renvoient au corps à corps. S’agit-il pour le criminel d’approcher l’énigme de la vie, du sexe, de la mort ? Lorsque le meurtrier agit de façon impulsive, l’arme part du corps. La violence du passage à l’acte interpelle le jury. Ce corps à corps, selon J. Guillais  « représente l’ultime tentative de retrouver ce corps qui se dérobe et résiste au désir de l’autre. Il signifie aussi la volonté d’anéantir ce corps afin qu’il ne puisse plus jamais appartenir à un autre ».[2]

Qu’est-ce qu’on en fait de ce corps ? 

C’est ce qu’illustrent les romans policiers. Il ne s’agit pas seulement de savoir qui est le criminel, mais que ce dernier manifeste son intelligence, en faisant disparaître l’arme du crime, et le corps de sa victime. Il ne doit rester nulle trace du corps du délit.

Aborder le corps par la psychanalyse.

Freud a crée la psychanalyse, écoutant les symptômes des hystériques. Ces signes étranges qui affectaient le corps ne relevaient pas d’un dérèglement du cerveau, des organes féminins, mais d’un dire qui cherchait à se faire entendre. Lacan a inventé l’objet a, objet du désir qu’il a distingué de l’objet qui cause le désir. Objet oral, anal scopique, inovquant, il s’articule à la pulsion et a affaire avec la demande, ou le désir de l’Autre. Si l’objet que vise le désir appartient au registre imaginaire et symbolique, l’objet cause renvoie à la dimension réelle du corps. Une analyse permet à un sujet de repérer quels signifiants l’ont marqué, ont fait trace sur son corps, et comment faire avec sa part de jouissance si singulière, cet incurable qui lui est propre.

Les thèses organicistes au XIXe siècle à travers le concept de dégénérescence, les neuro-sciences et les techniques de pointe aujourd’hui, cherchent à trouver l’inscription dans le corps du crime. Il n’est pas possible de prédire le crime à partir de l’étude du corps, il n’existe pas de « corps criminel ».

Les technologies modernes envisagent une mutation du corps. Le transhumanisme nous permettrait de rêver à une espèce humaine, dite améliorée, débarrassée des corps et de la jouissance, rêve ou cauchemar ?

Un corps affecté

Freud a rappelé que la haine était première, plus ancienne que l’amour dans le lien à l’objet, et naissant du rejet du rejet du monde extérieur. Avec Lacan nous avons appris que c’était avec l’ignorance, l’une des trois passions. Dès son premier séminaire, il caractérisait notre civilisation de « civilisation de la haine », sujet toujours dramatiquement brûlant. Lors des attentats suicides, le terroriste paraît indifférent à sa propre vie. La haine devient au XXIe siècle, symptôme de notre civilisation d’évaluation. Roland Gori constate « la particularité des attentats-suicides réside dans l’atteinte à ce qui spécifie l’humain : la sépulture des pertes identifiées. En ce sens, ils portent doublement atteinte à l’humain et au vivant en le réduisant à de la matière inanimée ou comptabilisée »[3].

Relevant du symbolique, de l’imaginaire et du réel, les sociétés tentent de rendre compte de comment habiller ces corps afin qu’un lien social s’établisse. Voiler le réel du corps, de ses fonctions est indispensable au vivre ensemble. Outre les phénomènes de mode vestimentaire, les pratiques de mutilation, de tatouage témoignent de la nécessité d’inscrire à même la peau ce qui signera l’appartenance à un groupe, ce qui fera identité, trace d’une douleur, d’une jouissance qui ne peut se dire. Ces pratiques répondent à la nécessité d’extraire cet en trop, de faire tenir ce corps.

« Un corps n’est pas biologique, et c’est pour cette raison qu’il peut être soit vivant, soit mort. Un corps est le lieu où s’éprouvent affects et passions, aussi bien le corps politique que le corps individuel. Des passions politiques nouvelles surgissent comme événement de corps politiques nouveaux, puis se transforment ».[4]

On parle du corps de la magistrature, du corps de la justice, du corps médical. Il s’agit par ces pratiques unifiantes de faire UN, là où le discours de la psychanalyse tend à rendre compte du singulier, du un par un. La criminologie est née de la volonté du corps médical de se faire reconnaître du corps judiciaire. Pour la psychanalyse, les corps parlants n’existent qu’au un par un.

Un corps en trop

Mais aussi ces corps en trop embarrassent les sociétés. Foucault a montré que le processus d’enfermement, d’éloignement correspondait à une gestion des troubles. N’est-ce pas ce qu’on retrouve dans notre façon de soigner différemment le détenu, d’isoler, contenir celui qui peut s’avérer violent, dangereux ?

Au cours des sept séances de cette année, nous ne nous passerons pas des corps, et nous vous proposons de discuter, inventer des bouts de savoir nouveaux sur ce thème du corps et des jouissances.

Tout comme lors de la saison précédente, nous entendrons des membres de l’atelier à partir de cas de leurs pratiques, et d’études plus théoriques. Plusieurs invités déjà pressentis nous feront le plaisir de se joindre à nous lors de certaines soirées.

1) Nous nous retrouverons le 4 octobre et vous présenterons le thème de l’année, ainsi que le déroulé des sept séances. Nous enverrons aux inscrits une première bibliographie que chacun pourra compléter.

Danièle Laufer, responsable de l’atelier nous introduira au thème de l’année sous le titre « corps et jouissances ».

Bernard Lamothe, responsable de l’atelier présentera son intervention

« Avoir un corps/se faire un corps ».

2) Le 8 novembre, nous nous pencherons sur la santé en prison. Il y a quelques années, Véronique Vasseur, médecin à La Santé avait révélé l’incurie qui sévissait dans ces lieux où le criminel purge sa peine, et doit trouver les moyens de se réinsérer à sa sortie. Différentes réformes et dispositifs ont vu le jour, devant permettre aux détenus de bénéficier des mêmes soins que tous. Qu’en est il ? Y a t il des maladies carcérales ? Comment les praticiens accompagnent ils la souffrance des enfermés ?

Isoler, confiner, éloigner, avoir sous le regard, autopsier les corps des criminels élimine-t-il le danger ?

3) Le 13 décembre, nous étudierons le cas célèbre des Sœurs Papin qui témoigne d’un langage qui touche au réel du corps. Lacan en avait fait une analyse, montrant que ce crime terrible ne relevait pas d’une logique sociologique, mais s’inscrivait dans la logique psychotique d’un crime à deux. Mutiler, attaquer le corps de l’autre avec violence, chercher à le faire disparaitre en le réduisant en morceaux, en le dévorant, c’est ce dont témoignent de nombreuses affaires criminelles.

Tatouer le corps, vise-t-il à le réunifier, à le faire tenir ?

4) Le 10 janvier, nous discuterons de ce qui peut apparaître comme un fait de société : la violence des jeunes. A l’heure où la transformation du corps met à mal l’image qu’on en avait, confronté à l’irruption du sexuel, en l’absence de secours d’un discours établi de l’Autre, l’adolescent, dans l’embarras pour appréhender ce réel peut aller jusqu’au passage à l’acte. Des praticiens nous feront part de leurs pratiques, de leurs impasses aussi peut-être. Philippe Lacadée psychanalyste à Bordeaux, membre de l’ECF, initialement prévu est empêché. Il nous fera le plaisir d’intervenir lors de la soirée du 11 avril.

5) Le 7 mars, nous réfléchirons sur ce fait divers énigmatique et qui suscite bien souvent une répression sévère, l’infanticide. Le corps des femmes n’est-il pas fait pour enfanter ? N’est-ce pas dans les joies de la maternité qu’une femme pourra s’accomplir en tant que femme et mère ?

Pour en discuter nous recevrons Catherine Vachez Vitasse, gynécologue, membre de l’ACF qui abordera la question du déni de grossesse

Sophie Langevin, vice-procureur à Bordeaux interviendra à partir de sa pratique

Frédéric Aranzueque-Arriera, écrivain et auteur de Paul et Tristan. Son éditrice (les éditions Moires), Virginie Paultès l’amènera à nous en parler.

6) Le 11 avril, nous nous interrogerons sur ce qu’est la haine ? En quoi la haine est-elle une passion et relève t-elle du corps ?

A l’heure de l’inexistence de l’Autre, quelle est cette haine qui agite certains, et les pousse à se séparer de façon radicale de l’autre, de l’étranger à soi, en soi ? Peut-on répondre à cette haine, et comment ? Par le repli sur soi des frontières, l’enfermement, l’isolement ?

José Rambeau, co-responsable de l’atelier Ile de France, psychanalyste, membre de l’ECF, et ayant longtemps exercé en SMPR, nous fait l’amitié de nous présenter son travail.

Philippe Lacadée, psychanalyste à Bordeaux, membre de l’ECF et auteur de nombreux livres, interviendra plus particulièrement sur le thème de la violence des jeunes. Il nous montrera en quoi à l’adolescence, la pulsion répond dans le réel du corps, pouvant aller jusqu’au passage à l’acte, mettant en jeu le corps.

7) Le vendredi16 juin, nous terminerons l’année avec l’intervention de René Raggenbass, responsable de l’atelier de Martigny, psychanalyste, ancien médecin-chef de service de médecine pénitentiaire valaisan, expert auprès des tribunaux, membre de la NLS et à l’initiative de ce thème sur le corps, commun aux trois ateliers.

Responsables de l’ACL/ACF : Bernard Lamothe, membre de l’ACF-Aquitania

Danièle Laufer, membre de l’ECF

Inscription libre (5 euros, lors de déplacements d’invités) par simple demande mail

 

[1] LYSY-STEVENS A., L’énigme du corps, « A quoi sert un corps », La Cause freudienne n° 69, septembre 2008, p. 8. Citation de LACAN J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Le Seuil, 2005, p. 66
[2] GUILLAIS J., La chair de l’autre, Le crime passionnel au XIXe siècle, Paris, Olivier Orban, 1986, p. 108
[3] GORI R., Logique des passions, Paris, Flammarion, 2005, p. 108
[4] LAURENT E., La jouissance et le corps social, Lacan quotidien n° 594