par Gérard Seyeux.

Danse et l’objet regard ? Interpelé sur cette question, j’ai immédiatement pensé à la dernière création de Régine Chopinot à La Rochelle : Cornucopiae, l’assassinat de l’amour. J’avais été frappé à cette époque par la façon dont cette pièce mettait en scène l’objet regard, objet insaisissable, furtif. En 2008, la danseuse et chorégraphe, directrice du Centre Chorégraphique National de La Rochelle depuis vingt-deux ans, s’apprête à quitter l’institution. Pour sceller ce qui va devenir une disparition de cette scène rochelaise, elle créée cette pièce chorégraphique, Cornucopiae, l’assassinat de l’amour, la corne d’abondance. Alors, Cornucopiae, l’assassinat de l’amour, qu’y a-t-on vu ?

De l’inédit, une grande surprise, comme le plus souvent : des danseurs ou danseuses, impossible de savoir, caparaçonnés de combinaisons matelassées, corps entiers et têtes recouverts, gris, déambulant à la manière des cosmonautes, un peu maladroits, incertains. Ces étranges personnages tenaient à la main une pelle devant le visage, masquant celui-ci et obstruant le regard. Impossible d’y voir quoi que ce soit, les danseurs évoluaient à l’aveugle. Pendant toute la durée du spectacle, ils ont maintenu cet objet devant leur visage : impossible de croiser leur regard. Le sol et les parois de la scène étaient recouverts de plaques métalliques, de miroirs. Les danseurs  étaient vus de partout : leur image se multipliait sur le sol, les parois, les miroirs placés au-dessus la scène. Il y en avait partout.

Immanquablement, cet objet, la pelle, voile obstacle au regard ou miroir, présent devant le visage des danseurs, avait provoqué chez le spectateur que j’étais un « pousse à » chercher, à pister le visage et le regard des danseurs, pointant par là également la fonction du voile. Fonction du voile que Régine Chopinot explique à sa manière : « Le fait de me cacher, c’est me mettre encore plus à nu, c’est vrai que je n’aime pas qu’on m’attrape ». Quoi de mieux en effet que cette pelle, cet écran, ce masque pour mettre en exergue ce qu’on ne pouvait voir ?

Dans son livre magistral L’œil absolu, Gérard Wajcman reprend la formule de Paul Klee pour la revisiter : « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible. L’essence de l’art y est suspendue : l’œuvre de l’art consiste à montrer, il déploie cette puissance sous toutes ses formes, faire voir, donner à voir, ouvrir les yeux. Il y a du caché, il y a de l’invisible, il y a de l’impossible à voir, l’art le montre. D’un côté, il s’agit d’ouvrir les yeux, ce sera aussi ouvrir l’œil sur l’œil qui nous regarde. Rendre visible le fantasme du Tout visible est une œuvre de l’art. Montrer le regard devient une entreprise de dévoilement. Mais il lui faut alors tendre à une nouvelle exigence. Dévoiler le regard implique aussi de pouvoir s’y soustraire… Ainsi la formule de Klee devra être révisée pour énoncer à l’art un nouveau programme : l’art ne reproduit pas le visible, il rend invisible. »[1]

Il y a dans cette pièce, sur fond de présence / absence, de cacher pour mieux montrer, de voiler grâce à un objet écran dont on peut supposer qu’il s’agit également d’un miroir – miroir où le regard du danseur va percevoir cet œil qui le regarde – une sorte de mise en abîme de l’objet regard : il est passé par ici, il repassera par là : impossible de le saisir. Il n’y aurait rien à voir, sinon cet objet, dit « non spécularisable » ? Montrer et voir ce qui ne peut se montrer, ce qui ne peut se voir, c’est ce qui se joue sur la scène dans la déambulation incertaine, quasiment à tâtons, de ces étranges créatures aveuglées comme Narcisse dans leur propre image au risque de s’y perdre.

Régine Chopinot n’aime pas qu’on l’attrape. Dans cette partie de cache-cache, de cours après moi que je t’attrape, elle pourrait donc être «  attrapée par le regard » ? Pas question donc : rideau, écran, masque, pas de face à face, essayez donc de l’attraper !

On connaît le pouvoir du regard de Méduse. Persée aurait bien pu en faire les frais. Grâce au miroir, il a pu vaincre la gorgone, prise au piège de son propre regard dans le miroir que lui a tendu celui-ci.

Eh bien d’une certaine manière, à la fin du spectacle, nous étions « médusés » : saisis, déroutés, un peu pétrifiés, saisis par le propos, l’audace et la trouvaille de la chorégraphie.

Alors,  que dire de plus : allez y jeter un coup d’œil : https://www.youtube.com/watch?v=88LBA4RJnz0&feature=share 

[1] Wajcman G., L’œil absolu, Denoël, p. 185.