Barcelone du 2 au 6 avril 2018.

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Les psychoses ordinaires et les autres
sous transfert

«Admettre qu’une proposition contingente et empirique en tant qu’empirique et contingente soit mathématisable, c’est, à l’horizon de la lettre, déchirer et recoudre de manière entièrement inédite, incessamment précaire et incessamment rétablie, les pans de l’immuable et du passager.»i

Jean Claude Milner

Je propose de nous attarder sur l’articulation signifiante de l’intitulé de ce congrès «Les Psychose Ordinaires et les autres sous transfert» par ce qu’une telle formulation enferme comme subversion dans la clinique.

Il fût un temps où l’on aurait pu intituler un congrès de psychanalyse «Les Psychoses et les autres sous transfert»: «les autres» étant tous ces cas «hétérodoxes», résistants à la définition structurelle, présentant des bizarreries à la lumière d’une approche clinique différentielle ii. Il fût un temps où «les autres» étaient les psychoses ordinaires.

Aujourd’hui, comme la formulation du titre du congrès le fait entendre, cette place de «les autres» est donnée aux psychoses au sens classique. Il ne s’agit pas d’une simple inversion par laquelle l’outsider prendrait place de star et la star d’outsider. Mais plutôt d’une torsion topologique avec des conséquences épistémologiques et cliniques. C’est toute une orientation clinique répondant à une logique bien précise qui est condensée dans cet intitulé subversif.

Pour bien saisir ce mouvement, je propose l’équation suivante:

On reprend le titre du Congrès:

Les psychoses ordinaires et les autres sous transfert.

On s’accorde que du point de vue de la clinique structurelle :

Psychoses ordinaire = les autres psychoses.

On fait la Mise à Jour, on remplace les termes. On obtient

Les autres psychoses et les autres sous transfert.

Les autres psychoses et les autres

Ce «et les autres» au pluriel et en minuscule, les autres des autres, ne renvoie en aucun cas à un Autre de l’Autre, transcendantal, mais à l’immanence de l’incessamment autre, altérité de l’existence singulière, toujours une, contingente.

Dans Remarque sur le rapport de Daniel Lagache, texte de 1958, en pleine période dite structurelle, Lacan avance les prémisses logiques d’une clinique qui ne se contentera pas de la référence structurelle pour opérer:

«C’est la structure de cette place (de l’analyste) qui exige que le rien soit au principe de la création, et qui, promouvant comme essentielle dans notre expérience l’ignorance où est le sujet, du réel dont il reçoit sa condition, impose à la pensée psychanalytique d’être créationniste, entendons de ne se contenter d’aucune référence évolutionniste. Car l’expérience du désir où il lui faut se déployer, est celle même du manque à être, par quoi tout étant pourrait n’être pas ou être autre (définition de la contingence), autrement dit est créé comme existant.»iii

Si quelques-uns des termes utilisés par Lacan à cette époque semblent un peu désuets à présent, la logique qui les articule reste bien actuelle. Aujourd’hui, à la place de «création», on préfère «invention symptomatique», «effort de poésie», «solution sinthomatique»; à la place de «créationniste» pour qualifier la pensée psychanalytique, on choisit «hérétique» pour qualifier l’acte de l’analyste. A l’expérience du désir, du rien et du manque-à-être, nous ajoutons celle de la jouissance, positive et opaque dont le sujet reçoit sa condition. Et parce que nous ajoutons cela, ce changement ne se réduit pas à une question terminologique.

Une clinique «créationniste», sous transfert, capable d’accueillir l’altérité de l’existant, ne peut pas se contenter d’aucune référence évolutionniste, précise Lacan à l’époque de cet écrit où il cherchait à se démarquer de la psychanalyse évolutive; elle ne peut pas se contenter d’aucune référence structurelle, actualiserons nous dans un Lacan avec/contre Lacan. Que nous ne puissions pas nous en contenter, ne veut pas dire que nous ne devons pas nous en servir, mais que cela reste insuffisant pour nous orienter dans la clinique.

Une clinique fidèle au réel de la jouissance, toujours incessamment autre qu’il n’est, ne se contente d’aucune règle, norme, structure clinique, qui expliquerait un mode de jouissance comme nécessaire. «Les Psychoses Ordinaires et les autres sous transfert» suppose une pratique autre qu’orthodoxe ou hétérodoxe, en reprenant Jaques-Alain Miller, une pratique hérétique: «L’hérésie, ça n’est pas de quitter le champ du langage, c’est d’y demeurer, mais en se réglant sur sa partie matérielle, c’est-à-dire, sur la lettre au lieu de l’être»iv. On ne se contente pas des apories de l’être, on se règle sur l’existence. Tout en demeurant sur un plan d’immanence, il s’agit «d’atteindre ce que la jouissance comporte d’opacité irréductible, et c’est à ce que vise l’hérésie lacanienne»v.

C’est comme ça que je lis l’intitulé du congrès, comme une invitation à faire entendre la RSI lacanienne. Sacré défi!

Valeria Sommer


i Milner, J.-C., L’oeuvre claire. Lacan, la science, lal philosophie, Broche, 1995.

ii Je me réfère à ce que J.-A. Miler a distingué comme la clinique structurelle, discontinuiste, dont pour la psychoses, la forclusion du Nom du Père est le mécanisme. CF Argument du Congrès de l’AMP. Préparer le XI° Congrès.

iii Lacan, J., Remarque sur le rapport de Daniel Lagache: «Psychanalyse et structure de la personnalité» de 1958. Dans Ecrits II. Edition de Seuil, Points. 1999. p.144. Soulignés et textes ajoutés entre parenthèse par moi-même.

iv Miller, J.-A., L’être et l’Un. Cours du 25/05/2011. Inédit.

v Miller, J.-A., Idem.