Lundi 25 juin à 21h15 – 26 rue du Hâ à Bordeaux.

Cartel partenaire

Le numéro 20 de CARTELLO vient de paraître. Il nous interpelle en interrogeant notre rapport au cartel aujourd’hui mais nous désigne également l’orientation que le directoire souhaite insuffler aux cartels en cette période particulière de malaise dans la civilisation.

Vous êtes invités à lire ce Cartello avec la perspective de converser lors de la soirée cartel du 25 juin 2018 au local de l’ACF, à laquelle j’ai donné le titre de « Cartel partenaire », c’est-à-dire cartel symptôme.

Trois intervenants vont nous aider à articuler clinique, théorie et politique :

  • Michèle Elbaz, psychanalyste membre de l’ECF, témoignera de la place qu’a eu le travail en cartel dans son parcours.
  • Margaux Mathieu nous parlera de sa rencontre récente avec le travail en cartel.
  • Alain Gentes, membre de l’ACF, nous fera part de sa lecture de Cartello n°20 et ses commentaires.

Sommes-nous toujours conscients de l’enjeu de ce que représente ce dispositif unique et singulier du cartel, à l’envers du discours du maître et de l’université, demande Laurent Dupont.Soyons le plus un de ce numéro de Cartello, comme nous y invitent Gilles Caroz, Caroline Leduc, Damien Guyonnet et Laurent Dupont qui l’ont conçu à quatre comme un cartel.

Mohamed Baraké
Délégué au Cartel
ACF-Aquitania

 

Editorial N°20

Le cartel, encore !

par Virginie Leblanc

Lire de la psychanalyse en cartel… aujourd’hui, en 2018, alors qu’on pourrait tranquillement naviguer sur la toile, confortablement lové dans le ronron de l’ordinateur comme de notre auto-érotisme, vérifier en quelques clics les interprétations des meilleurs spécialistes, confronter divers dictionnaires ou sites de références en ligne, tracer son chemin avec sa question dans un réseau  enserrant dans son filet le savoir universel. Quoi ? Se déplacer, quitter le cocon de son bien-être personnel, pour se réunir, le soir, revenir tard, pour travailler, à plusieurs, un texte souvent extrêmement difficile, présenter son travail, le confronter avec la lecture des autres, repartir content et/ou bredouille, revenir, relire ? Quelle idée ! Quelle mouche piqua Lacan, mais surtout : comment comprendre qu’aujourd’hui, psychanalystes chevronnés comme simples curieux intrigués par le savoir analytique s’adonnent à une telle pratique, à l’heure où les corps s’isolent et le moi triomphe ?

Si dès la création de l’École freudienne de Paris, Lacan inventa une manière de travailler en groupe tellement spécifique à une école qui forme des analystes qui soient à la hauteur de son exigence épistémique aussi bien qu’éthique, c’était précisément en proposant un ensemble à nul autre pareil :  composé d’individus qui se lient temporairement parce qu’une question commune les anime ; qui découvriront bientôt combien ils pourront être bousculés par un collègue à qui ils prêtent une solide accroche à l’École mais se révèlera un maître volontairement décevant ; prêts surtout à expérimenter un rapport au savoir troué, manquant, donc absolument subversif car jamais bouclé, toujours en mouvement, suivant les ouvertures et les fermetures de l’inconscient. Voilà ce qui explique sans doute pourquoi le cartel demeure aujourd’hui si vivace, avec ses 164 groupes de travail d’ores-et-déjà inscrits au catalogue !

C’est ce que vous lirez dans cette nouvelle livraison de Cartello, la 20e, mais la toute première du nouveau Directoire qui dévoile à quel point le travail du cartel constitue LE travail de l’École, une École plus que jamais travaillée précisément par ses remises en cause, ses crises, ses bonds en avant ou pas de côté, ses moments d’impasse comme de réveil face au réel du siècle, ainsi que nous l’avons connu l’année dernière : soit un travail à l’image de la façon dont l’être parlant, d’abord transpercé par le langage, peut grâce à l’analyse comme au cartel risquer son énonciation propre, serrer un bout de savoir, lever le voile sur un coin de ce qui l’anime. Bref, s’engager, avec son corps, dans une bataille qui,  dans la désorientation même du réel, soit solidement orientée.

Provoquer la crise

Par Gil Caroz

« Aucun progrès n’est à attendre (d’un cartel), écrit Lacan, sinon d’une mise à ciel ouvert périodique des résultats comme des crises de travail »[1]. C’est dire que les résultats d’un cartel n’ont rien d’un savoir mort sans sujet, s’inscrivant dans l’accumulation académique. En effet, une crise a un rapport fondamental au savoir. Si elle témoigne d’une impuissance du symbolique à tempérer un réel, elle rappelle « périodiquement à l’espèce humaine sa précarité, sa débilité foncière »[2]. Cette apparition d’un trou dans le savoir déjà constitué convoque nécessairement le sujet. Poussé à des nouvelles élaborations, le cartellisant se dépasse et gagne du terrain sur son « ne rien vouloir savoir ». Ainsi, la structure nucléaire de l’École qu’est le cartel porte en son sein le trauma initial qui a conduit à sa création à partir d’une crise subjective, celle de l’excommunication de Lacan de l’IPA. Depuis lors, l’École « progresse » de crise en crise, assumant ainsi l’indication de Jacques-Alain Miller que le psychanalyste est « ami de la crise »[3]. Car si la crise est à l’occasion source de larmes et de douleur, elle est aussi un passage obligé vers toute élaboration nouvelle, que cela soit à un niveau institutionnel, politique, théorique ou subjectif.

Une orientation vers le réel en tant qu’il est sans loi ne peut pas se passer d’une mise en crise « périodique » de la vérité, faisant émerger ce réel. La série des « crises de travail » au sein du cartel permettent au psychanalyste en devenir de s’exercer à se maintenir sur le qui-vive, prêt à attraper la balle au bon lorsque paraît la cause comme ce qui cloche, hors-programme. C’est en cela que le cartel, marchant main dans la main avec la passe, participe à la formation du psychanalyste. Si la fin d’analyse, moment d’acte, implique une crise, celle-ci elle est déjà là dès son tout début, au moment d’urgence qui pousse le sujet vers la rencontre avec un psychanalyste pour dire ce qu’il n’a jamais dit auparavant. « Rien de créé qui n’apparaisse dans l’urgence, rien dans l’urgence qui n’engendre son dépassement dans la parole. »[4]

Cette formation à la crise est une nécessité car elle répond à une série de phénomènes cliniques. Le déclenchement, la décompensation et le débranchement sont trois modes de crise, si on considère qu’ils impliquent une vacillation du symbolique, un surgissement d’un réel, et ensuite une restauration d’une nouvelle forme de symbolique. Par ailleurs, la déchirure du voile du fantasme est un moment de crise qui peut conduire le sujet chez le psychanalyste. Mais une fois le sujet entrera en analyse, l’analyste prendra la crise à sa charge selon le cas et selon les différentes conjonctures de la cure. A certains moments il s’appliquera à atténuer les crises autant que faire se peut. A d’autres, il s’emploiera à la provoquer, par l’interprétation, notamment celle qui dérange ou démonte la défense, tout en dosant l’angoisse afin de ne pas dépasser le seuil de l’insupportable. Lors de nos discussions et recherches cliniques nous avons toute une terminologie pour désigner ces moments carrefours dans une cure : rectification subjective, traversée du fantasme, destitution subjective, chute des identifications, des idéaux, d’une position phallique, du sujet supposé savoir…

Si le cartel est scandé par des moments de crise périodiques, c’est que la crise se présente comme une dialectique entre routine et événements qui font coupure dans la ligne du temps. D’ailleurs, selon Deleuze, c’est « le temps qui met en crise la vérité »[5]. Mais pensé ainsi, le temps dont il s’agit est celui de l’Œdipe. Après l’Œdipe le simple modèle dialectique entre routine et événement ne nous suffit plus pour lire les phénomènes de crise. A l’ère de l’hypermodernité, la précipitation des événements ne se limite pas à une simple accélération sur une ligne du temps. Les technologies de pointe produisent une sorte de contraction du temps et de l’espace. La durée est réduite à l’immédiateté. A peine un événement est apparu, voilà déjà que le prochain pointe son nez. Le pattern routine-crise-routine est remplacé par la série crise-crise-crise…qui tend à l’infini. Le passage entre l’instant de voir et le moment de conclure est souvent immédiat, écrasant le temps pour comprendre.

Ainsi, le cartel comme l’analyse forme le sujet à la rencontre avec le citadin de notre temps, sans cesse provoqué par des informations catastrophiques et des objets-déchets hyper séduisants titillant ses pulsions perverses polymorphes. Angoisses et excès de consommation s’entremêlent. Ce jogging permanent du sujet, de crise en crise, de contingence en contingence, le met en position d’une souris dans un labyrinthe, plutôt objet immergé dans le réel que sujet, dans une course folle entre choc électrique et récompense. Là où jadis le discours du maître ordonnait un « marche ou crève », le discours capitaliste est plus exigeant et impose un « cours ou crève ». L’envers de ce mouvement d’accélération infinie est la fragilisation du lien social et la mise au rebut de tous ceux qui peinent à suivre ce rythme infernal. Ainsi, au-delà des structures psychiques, cette duplicité du sujet qui court et de celui qui « crève » fait écho au binaire clinique de la manie et de la mélancolie. La manie en tant que fuite en avant qui se paye en accélération du signifiant non lestée par l’objet. La mélancolie, chez les sujets qui, n’en pouvant plus de cette course, abandonnent tout et se mettent à incarner l’objet chu de l’Autre.

Ces destins témoignent de la chute du sujet dans le trou du savoir qui fait crise. A l’opposé, si le cartel provoque des crises, c’est également un dispositif qui pousse à faire de ces moments de réveil une occasion d’extraction et d’élaboration d’un savoir nouveau. L’acte se pointe alors à l’horizon.

 

[1] Jacques Lacan, « D’écolage », Ornicar?, 20-21, 1980, disponible sur le site de l’ECF à l’adresse suivante : http://www.causefreudienne.net/cartels-dans-les-textes/

[2] Jacques-Alain Miller, « La crise financière vue par Jacques-Alain Miller », Marianne, 10 octobre 2008.

[3] Ibid.

[4] Jacques Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Seuil, p. 241.

[5] Jacques-Alain Miller, « Introduction à l’érotique du temps », La Cause freudienne, n°56.

 

Un plus Un plus Un plus Un et un Plus-Un

Par Laurent Dupont

Qu’est-ce qui distingue la production de cartel avec son effet de sens, des autres moments d’enseignements ? Pourquoi Lacan le met-il au centre de son École ?

Il y a, dans les colloques, les journées, les séminaires, les enseignements, un effet de masse. Effet nécessaire, inévitable, adresse au plus grand nombre qui soutient la psychanalyse, la fait connaître, résonner, la diffuse, mais effet de masse tout de même. Si l’Un s’en détache, c’est dans l’isoloir de sa comprenette personnelle, un mot, une phrase, un moment vient percuter son corps, effet de sens. Il repart heureux.

Le cartel se distingue profondément en ce qu’il sollicite, « ceux qui viendront dans cette École s’engageront à remplir une tâche soumise à un contrôle interne et externe. Ils sont assurés en échange que rien ne sera épargné pour que tout ce qu’ils feront de valable, ait le retentissement qu’il mérite, et à la place qui conviendra »[1]. La spécificité est donc multiple, à l’effet se substitue le travail, la tâche, pas sans effet, mais surtout soutenant la mise de chacun. « L’exigence éthique, épistémologique, aléthique, praxéologique, que Lacan fait entendre est censée s’accomplir par un travail, qui est le travail de l’École, et ce travail passe par le cartel – non par le séminaire, la conférence, le cours ».[2]

Une autre différence renvoie au temps, face au séminaire, à la conférence, au cours, le cartel s’effectue sur un temps long, un travail sur deux ans, même s’il existe des cartels fulgurants, mais c’est autre chose. Le groupe est restreint 4 personnes au plus, plus une.

Qu’est-ce qui fait que 4 personnes c’est vraiment différent de 100 à une conférence ou plus de 3000 aux journées de l’ECF ? Rien, absolument rien si les cartellisants sont en position de recevoir du Plus-Un l’enseignement qu’ils attendent du Cartel. Ils sont alors au milieu des trois autres aussi pris dans la masse qu’à n’importe quel séminaire. Alors, où est la spécificité ? « Le plus-un de cartel, qui est le leader fonctionnel d’un groupe minimal, ne sature pas la demande de charisme. Le plus-un est un leader, mais un leader modeste, un leader pauvre. L’agalma qui le supporte est non dense. II est faiblement investi. »[3] On demande à l’orateur d’un séminaire, d’une conférence, d’un cours, dans une journée… qu’il y mette son corps, sa jouissance. Il y a quelque chose d’un plus, un plus de jouir qui doit se sentir, s’entendre pour faire de l’effet à l’auditoire. Pour le Cartel, rien de tout cela, le Plus-Un doit être faiblement investi, il produit un moins, un manque, une certaine fonction du désir.

Mais du coup, à quoi sert un Cartel, s’il ne s’agit pas de recevoir le savoir de l’Autre Plus-Un, d’en être nourrit ? « Une lecture attentive de l’Acte de fondation ne devrait laisser aucun doute : dans l’intention de Lacan, le travail de l’Ecole,  » restaurer la vérité…, ramener la praxis…dans le devoir…, dénoncer les déviations et les compromissions… » passait par le cartel.»[4]  et Lacan d’ajouter, « Aucun progrès n’est à attendre, sinon d’une mise à ciel ouvert périodique des résultats comme des crises de travail. »[5] Ce n’est pas le progrès qui est à attendre, mais les résultats et des crises de travail. Ainsi, ce n’est pas un savoir bouclé qui tournerait sur lui-même comme une bande de Moebius qui est la production du Cartel, c’est plus modeste, des résultats, des crises. En ce sens, le Cartel se rapproche de la passe, en ce qu’il est au fondement du travail de l’École comme on dit aussi analyste de l’École. « La passe, comme le cartel, est, du point de vue institutionnel, une machine anti-didacticiens. L’École, avec son cartel, et sa passe, est un organisme qui vise à arracher la psychanalyse aux didacticiens.[6] » Le cartel renvoie à une production singulière, c’est un travail qui n’est pas à plusieurs, le nombre s’y compte de l’Un, chacun son sujet, le Plus-Un aussi, chacun sa recherche. Le nombre y est de faire contre point, renvoie de balle, ping pong, mais il n’est ni communion, ni partage. C’est seulement de cet espace de l’Un au travail de sa question que peut se repérer et se dénoncer les déviations et les compromissions[7]. C’est donc à l’envers du Plus-un que s’engage le cartellisant, il y va avec son corps pour en savoir quelque chose de sa question, pratique susceptible de le tenir à l’écart de ce que l’effet de masse, dans sa soumission de fait au discours du maître, l’expose à la déviance et aux compromissions.

Le cartel reste une expérience, une expérience de corps, chaque Un y va de sa mise et il en ressort toujours quelque chose dont l’écho peut se faire entendre des années plus tard. Pour mon premier cartel, j’avais choisi comme sujet une phrase du séminaire XI : « La rupture, la fente, le trait de l’ouverture fait surgir l’absence – comme le cri non pas se profile sur fond de silence, mais au contraire le fait surgir comme silence. »[8]

Bien des années plus tard, alors que je termine mon travail d’analyste de l’École, je témoigne de la parole comme effraction du silence, ré-interprétant dans l’après-coup, cette question initiale.

[1]  « L’Acte de Fondation de l’Ecole freudienne de Paris » 21 juin 1964 (Extrait) Jacques Lacan y présente pour la première fois les principes du cartel.

[2] Jacques Alain Miller : Le cartel au centre d’une école de psychanalyse : 1994 Intervention à la Journée des cartels du 8 octobre 1994 à l’ECF, transcrite par Catherine Bonningue. (Paru initialement dans La Lettre mensuelle n°134)

[3]  ibid

[4]  Jacques Alain Miller, « L’Ecole à l’envers » (Paru initialement dans L’Envers de Paris n°1)

[5]   « D’écolage » 11 mars 1980 (Extrait) Il s’agit d’un texte lu par Jacques Lacan à son Séminaire, disponible sur le site de l’ECF à l’adresse http://www.causefreudienne.net/cartels-dans-les-textes/

[6] Jacques Alain Miller : Le cartel au centre d’une école de psychanalyse : 1994 Intervention à la Journée des cartels du 8 octobre 1994 à l’ECF, transcrite par Catherine Bonningue. (Paru initialement dans La Lettre mensuelle n°134), disponible sur le site de l’ECF à l’adresse http://www.causefreudienne.net/cartels-dans-les-textes/

[7]  Jacques Alain Miller, L’Ecole à l’envers (Paru initialement dans L’Envers de Paris n°1)

[8]  Lacan Jacques, Le séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973, p. 28.

L’École travaillée par le cartel

Par Caroline Leduc

L’entrée en cartel est souvent le premier pas vers l’École et la formation analytique, voire vers la cure. Sortant de sa réserve après avoir assisté à quelques conférences ou séminaires en position passive, l’aspirant s’engage dans une expérience où son désir de savoir est convoqué. S’il peut attendre du plus-un qu’il lui délivre les réponses à ses questions comme un maître classique, il arrive quand le cartel opère qu’il soit désarçonné. Ce sont des bouts de savoir qui émergent, épars, parfois contradictoires, jamais conclusifs. Un savoir un peu décevant en somme, mais qui ne produit nul désenchantement car il palpite de désir. C’est un savoir qui tient en haleine : il y a quelque chose, là, de supplémentaire à savoir.

Le rôle du plus-un est crucial dans l’opération, mais prend un tour inattendu. Il ne s’agit pas de faire l’enseignant, souligne Jacques-Alain Miller : « quand un cartel se termine avec pour résultat “quelque chose que l’on ne peut pas dire” […] cela me paraît le signe qu’il y a eu du maître au départ, dont on ne s’est pas débarrassé. Je ne vois pas du tout, dans le fait de cette impuissance, la preuve que l’on aurait là un cartel excellent »[1]. Il ne s’agit pas non plus de faire l’analyste. Le plus-un est amené à se retenir de mettre en fonction le supposé savoir, bien entendu présent, comme il le ferait dans la cure : « Si le cartel a cru coopter un analyste, et si celui-ci se tient à ça, ce qui, dans un cartel, veut dire, faire la bûche, le résultat est connu : les participants déconnent. C’est la structure du discours analytique, mais transposée au cartel, avec pour seul résultat la dénonciation de quelques signifiants-maîtres, ce qui me paraît très mince. »[2]

Ainsi Lacan épinglait-il la nécessité du caractère « quelconque » du plus-un, bien qu’il s’agisse qu’il soit quelqu’un[3]. Autrement dit, le plus-un, qui travaille comme les autres sa question de cartel, y est invité comme sujet manquant savoir. Il est choisi par les trois ou quatre autres, ce qui le met en position de leader du groupe, mais un « leader pauvre », « faiblement investi »[4]. Dans cette faiblesse, dans ce creux, habite le transfert vers l’École vectorisant la mise au travail commune.

Jacques-Alain Miller soutient ainsi, de façon étonnante si l’on y songe, que le discours adéquat au travail en cartel est celui de l’hystérique, dont il rappelle l’affinité avec le discours de la science. Il s’agit néanmoins de produire un savoir, et le discours hystérique y est expert, à la condition de tromper sa visée de réduire le maître à l’impuissance. C’est la raison pour laquelle le plus-un ne fait pas le maître, et c’est pourquoi Jacques-Alain Miller indique qu’il s’agit que les membres du cartel « travaillent à partir de leurs insignes et non pas de leur manque-à-être »[5]. À partir de leurs insignes, c’est-à-dire d’un appui déjà symptomatique.

Dans cette perspective, on ne s’avise pas suffisamment de la subversion contenue dans l’acte de Lacan de faire du cartel l’« organe de base »[6] de l’École : y travaillent des non membres avec le support d’un discours hystérique bien manié, dégonflé. Si Jacques-Alain Miller s’est demandé, à un moment, s’il fallait distinguer les cartels de l’École et ceux des ACF[7], rien ne fut fait pour faire exister cette distinction qui aurait pu abolir ce scandale méconnu du cartel. Il enfonce au contraire le clou : « du fait que le cartel est contemporain de la création de l’École, on peut supposer qu’il est congruent avec le concept de l’École ». C’est une École dès lors qui consent à être décomplétée par ce qui n’est pas elle, travaillée par les questions qui agitent ceux qui veulent d’elle et pourraient receler son devenir.

« Le pro-cartel est anti-autoritaire »[8], indique encore Jacques-Alain Miller, car il aperçoit ce qui anime l’École à l’autre bout du directoire, défini comme « comité de gestion », « brassant des affaires innombrables, à qui l’on soumet son travail, et qui [répond] par un oui ou par un non »[9] – ce que nous tentons de n’être pas seulement. À l’autre bout, c’est le travail souvent obscur et humble, mais crucial, du cartel. « Aucun progrès n’est à [en] attendre, sinon d’une mise à ciel ouvert périodique des résultats comme des crises de travail. »[10] Pourtant crucial, car intrinsèquement articulé à un ratage.

Ainsi, le dispositif du cartel travaille-t-il l’École par le ratage et l’amène-t-il à changer non par la profération spectaculaire d’une nouvelle doctrine ou les décisions politiques de ses instances, mais parce qu’il fait cheminer « dans les profondeurs du goût »[11] et dans son lien social la subjectivité des futures générations d’analystes.

[1] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de “l’élaboration provoquée”, 11 décembre 1986. Cf. http://www.causefreudienne.net/cinq-variations-sur-le-theme-de-lelaboration-provoquee.

[2] Idem.

[3] Cf. Lacan J, « D’écolage », 11 mars 1980. Cf. http://www.causefreudienne.net/cartels-dans-les-textes.

[4] Miller J.-A., « Le cartel au centre d’une école de psychanalyse », 8 octobre 1994. Paru dans La Lettre mensuelle, n° 134. Cf. http://www.causefreudienne.net/cartels-dans-les-textes.

[5] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de “l’élaboration provoquée”, op. cit.

[6] Idem.

[7] Miller J.-A., « Le cartel au centre d’une école de psychanalyse », op. cit.

[8] Idem.

[9] Idem.

[10] Lacan J, « D’écolage », op. cit.

[11] Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 765.