Atelier de Criminologie Lacanienne (année 2015 – 2016)

Animé par: Pierre-Jacques Dusseau, Bernard Lamothe et Danièle Laufer

La vérité impraticable


« Dire la vérité est chose impraticable »
. C’est ainsi que Freud dans sa lettre datée du 31 mai 1936 met en garde Arnold Zweig, tenté par la réalisation d’une biographie du fondateur de la psychanalyse.1
Dire la vérité sur le crime ne peut donc être que chose impraticable. L’institution judiciaire comme la psychanalyse, évoluent en terrain accidenté du fait même du rapport complexe entre l’acte criminel et son auteur, point de départ d’une textualité mystérieuse. « Le crime est un langage qui se manifeste par la violence »2. Le juge et le psychanalyste ont affaire aux dires, et au maniement de la lettre sous toutes ses formes. Il en est de même du journaliste dans le registre de l’information ou du romancier dans celui de la fiction. Comment pratiquer l’impraticable ? Au cours de cette session 2015/2016 de l’Atelier de Criminologie Lacanienne, nous tenterons de répondre à cette question et à celles qui en découlent.

D’un texte à l’autre
Pour le juge l’accent est mis dans sa recherche de la vérité avec la mise en perspective d’un acte et de son auteur avec la loi. Roland Barthes a montré à propos de l’affaire Dominici3 comment se structure le discours juridique et aboutit à la construction d’un fait. Pour la psychanalyse l’accent est porté sur l’un-praticable, autrement dit, l’impossible auquel un sujet singulier auteur d’un crime est confronté doublement. D’une part du fait que « nul discours ne peut dire la vérité »4 d’autre part du fait que l’acte criminel se situe souvent hors discours. Pour le journaliste, l’écrivain ou l’essayiste le discours autour du crime accompagne les grandes peurs comme en témoignent les chroniques judiciaires d’André Gide ainsi que la littérature.

Quel auteur ?
Alors quel auteur ? Ce statut bien particulier concerne celui qui a commis un acte ou qui est désigné comme tel, y compris par lui-même. Dans sa conférence « Qu ‘est-ce qu’un auteur ?5 Michel Foucault insiste sur les rapports de l’auteur avec son oeuvre et avec la mort. L’écriture du sujet auteur d’un crime, comme celle de l’expert, du juge ou du clinicien se trouve plongée au coeur de ce questionnement avec au premier plan celui de la vérité jamais avérée, souvent partielle, toujours menteuse. Lacan insiste sur ce point dans son introduction anglaise au séminaire XI6: « Il n’y a pas de vérité qui, à passer par l’attention ne mente »7
L’écriture carcérale comme celle de Pierre Rivière, ou de Jean Genet apporte des réponses à ces questions. Il s’agit d’une écriture véritablement communicante à travers laquelle le sujet accède au seuil de sa vérité, à la chose impraticable.
Au cours des sept séances de cette session nous vous proposons de suivre le fil de la lettre sur les traces de la vérité du crime et de son auteur.

1 Sigmund Freud, Arnold Zweig, Correspondance (1927-1939), Gallimard,, Paris 1973
2 Fieda Ekotto, L’écriture carcérale et le discours juridique chez Jean Genet, Paris, L’harmattan, 2001, p.61
3 Roland Barthes, Mythologies, Éditions du Seuil, Paris 1957
4 Jacques Adam, Vérité et réel, intervention au séminaire Ecole de l’EPFCI-France, 2010.
5 Michel Foucault Dits et écrits I 1954 – 1975 – Paris, Editions Gallimard, p.817

Plus d’argument

Dates prévues :

1)Lundi 28 septembre 2015: première séance de l’atelier
Présentation du thème de l’année, « La vérité impraticable »: Pierre-Jacques Dusseau
Déroulé du travail de l’année : Bernard Lamothe
« La vérité relève-t-elle de la justice? » : Danièle Laufer
2) Mardi 10 novembre : « LE DISCOURS DE L’EXPERT ET LA VERITE »

Bernard Lamothe introduira la soirée sous le titre : « Expertiser…une nouvelle figure de l’impossible ? »
Le docteur Patrice Poueyto présentera son travail : « L’expertise en matière pénale »
Mardi 8 décembre : reportée au 12 janvier

3) Mardi 12 janvier 2016: « L’INNOCENCE, AU CŒUR DE LA VERITE IMPRATICABLE ? »

Pierre-Jacques Dusseau introduira cette soirée où nous entendrons

Mauricette Bersac, psychanalyste près de Montpon, qui interviendra sous le titre : « Etre jurée de cour d’assises »
Delphine Coumau Roustaing, psychologue clinicienne et écrivaine, sous le titre : « En toute innocence »
Une soirée qui nous poussera à nous interroger sur cet impossible à consentir à l’innocence (José Rambeau « Propos sur l’impossible consentement à l’innocence », Quarto n° 71, août 2000)

4) Mardi 9 février : « LES VARIABILITES DE LA VERITE »

Danièle Laufer, co-responsable de l’atelier, introduira sous ce titre, la soirée

Denis Foltran, psychologue en milieu hospitalier présentera : La problématique de la Vérité dans « L’Aimée de mathèse »[1] de J. LACAN et de « la machinerie du passage à l’acte »[2] d’Aimée
Sabine Chené, psychologue clinicienne, criminologue, UMPJ, CHD La Candélie et Laurence Payen, psychologue clinicienne, USMP et CMP, CHD La Candélie interviendront à partir d’un cas de leur pratique sous le titre : « On voulait m’imposer le désaccord de mes victimes »
[1] LACAN J., Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI, Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 571
[2] LACAN J., De nos antécédents, Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 66

5) Mardi 8 mars: « LA VERITE SORT DE LA BOUCHE DES ENFANTS »

Avec nos intervenants, nous déplierons les difficultés à recueillir, entendre la parole de l’enfant. L’affaire d’Outreau (1997-2000) a marqué douloureusement le corps social, pointant la difficulté tant des magistrats que des psys à cet égard. A trop vouloir en faire une Vérité, ces professionnels se sont peut-être montrés sourds à la psychose.

Pierre-Jacques Dusseau, co-responsable de l’atelier introduira la soirée
Bernard Lamothe, psychologue interviendra sous le titre : « Quand on veut faire parler l’enfant »
Valérie Lauret, sera notre invitée. Juges des enfants au TGI de Bobigny, elle débattra avec nous, à partir de cette question : « Quelle part faire à la vérité judiciaire dans la réception de la parole de l’enfant ? » Extraits d’audiences et questionnements d’un juge pour enfants.Exceptionnellement, pour cette soirée, la participation sera de cinq euros, afin de participer aux frais de déplacement de notre invitée

6) Mardi 10 mai : « L’ECRITURE CARCERALE : « LA CONTRAINTE DU PRISONNIER»

C’est ainsi que l’on nomme le fait, pour un détenu, d’écrire sur un support réduit ou improbable. La Littérature carcérale, comme celle de jean Genet, les récits de prison, ou les correspondances témoignent de styles et de contenus différents mais qui relèvent souvent d’une fable biographique qui vise une vérité. Quel est ce pousse à l’écrit dont sont l’objet beaucoup de détenus ?
« La vérité n’est pas mon fait. « Mais il faut mentir pour être vrai » » 1
Pour cette séance nous avons invité des praticiens exerçant en milieu fermé à intervenir. Des précisions seront apportées sur le Blog courant avril.

1 Jacques Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Editions du Seuil, Coll. Le champ Freudien, 1973.
1 Jacques Lacan, Autres écrits , Paris Editions du Seuil, coll. Le champ freudien, p.571
1 Jean Genet – Notre-Dame-des -fleurs, Paris, Folio, 1976, p.244.

Nos intervenants, thérapeutes en milieu fermé nous rendrons compte de leur travail, à partir chacun, d’un cas de leur pratique. Comment se servent-il de leurs propres écrits, de ceux de l’institution, de ceux du patient, comment accueillent-ils la parole du détenu, du patient hospitalisé sous contrainte, à quelle vérité parviennent-ils, celle du sujet, loin de la vérité judiciaire ?

Nous interrogerons également ce pousse à l’écrit dont sont l’objet beaucoup de sujets enfermés.

  • Pierre-Jacques Dusseau, membre de l’ACF, présentera la soirée.
  • Claudine Sampo, psychologue, SMPR, centre de détention de Gradignan, interviendra sous le titre : « Monsieur L « C’est la justice qui dira si je l’ai fait»
  • Arnaud De Jesus, psychiatre au pôle de psychiatrie médico-légale nous présentera : « La simple (quoiqu’inhabituelle histoire du Docteur D ».
    Cette soirée s’annonce passionnante, riche sur le plan clinique, nous ouvrant les portes d’un monde bien souvent clos. Venez nombreux !

7) Nous terminerons l’année le mardi 28 juin 2016 : « ACTE, PAROLE ET VERITES »

Pour cette dernière soirée de notre année de travail sur « La vérité impraticable », nous avons donné carte blanche à notre invitée, Véronique Voruz

Elle nous aidera à poursuivre et préciser notre réflexion, à partir de son argument :

« Si la clinique de la criminalité est essentiellement une clinique de l’acte, et que selon la définition qu’en apporte Jacques Lacan, l’acte c’est ce qui se fonde « d’une structure paradoxale de ce que l’objet y soit actif et le sujet subverti… »[1], la question de la vérité en tant qu’elle serait équivalente aux « motifs » de l’actant ouvre, de structure, à la méprise, celle du sujet supposé savoir. Ceci étant posé, les vérités ne sont pas équivalentes, et dans les discours se mettant en position de dire la vérité là où l’actant ne peut pas ou ne veut pas dire quelque chose de son acte – les discours que Michel Foucault range sous le terme d’hétérovéridiction -, la vérité n’a pas le même statut qu’une vérité construite sous transfert ».

Véronique Voruz est psychanalyste à Londres, maître de conférence en droit et criminologie à l’université de Leicester, et professeur associé de psychanalyse à l’université de Kingston, Londres.

Elle est membre de l’ECF (Ecole de la cause freudienne) et nouvellement nommée AE (analyste de l’école).

Cette soirée très prometteuse en échanges est ouverte à toute personne intéressée par ces questions.

L’entrée sera exceptionnellement de cinq euros afin de participer aux frais de déplacement de notre invitée.

[1] LACAN J., « La méprise du sujet supposé savoir », Autres écrits, Paris, Seuil, p. 332

A 20H30, 26 rue du Hâ, au local de l’ACF

L’inscription est libre par simple demande mail – objet : atelier de criminologie lacanienne