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Bulletin d’inscription

Un amour [qui ne renie pas l’] impossible

J’ai lu le dernier roman de C. Angot, Un amour impossible (1), comme un après-coup d’Une semaine de vacances (2), comme une fiction dépliant avec une grande finesse les incidences que la rencontre traumatique d’un S1 tyrannique peut avoir dans la vie d’un sujet.
Le début du roman décrit une relation mère-fille, Rachel et Christine, qui baigne dans un amour idéalisé. Troisième terme du couple, le père est lui aussi bien présent, elles en parlent, lui écrivent. Les lettres échangées avec lui scandent le récit. La rencontre des corps en présence ne se fera que plus tard, à l’adolescence de Christine. Le trauma incestueux (3) est ici juste évoqué et l’auteure trace plutôt les effets pour Christine de cette rencontre avec un père tout tourné vers la jouissance et refusant toute division subjective, toute émergence de désir (4).
Les effets de jouissance sont écrasants, honte, dégoût et haine de soi foisonnent, l’amour devient inaccessible. L’adolescente rejette sa mère, qui accepte cet état de fait. La mort du père va encore accentuer cela car la mère devient dès lors seule porteuse de la haine et du dégoût de Christine. Rachel incarne dans un fantasme ravageur ce qui est aux commandes pour Christine et qu’elle ne supporte pas. « Tu comprends pas, tu comprends pas la place exorbitante que tu as dans ma vie, tu comprends pas que tu as envahi ma vie ? … Que je peux pas vivre la mienne. Que pour moi tout tourne tellement autour de toi que je n’arrête pas de te chercher. » (5) lui dit Christine. Sa vie sera ainsi polarisée durant de longues années, tournée vers la jouissance, désir éteint.
C’est à partir d’une « surprise » qu’un déplacement va s’opérer. « Une toute petite différence. Un changement de ton d’abord. Quelque chose d’infime » (6). Un divin détail dont Christine prend acte. Elle décide ensuite d’écrire un mail à sa mère. La parole va doucement reprendre ses droits entre mère et fille et elles s’écriront régulièrement.
Les sinuosités de la honte sont abordées avec talent par C. Angot, et c’est par le biais de cet affect que Rachel et Christine vont pouvoir dire, bien-dire, la jouissance muette sous laquelle elles étaient ensevelies. Rachel d’abord va dire sa honte d’avoir été si aveugle, d’avoir refusé de voir ce qui se passait pour sa fille. Mais aussi sa honte d’avoir largement contribué à être mise en position de femme rejetée, position à laquelle elle avait déjà été assignée par son père. Et Christine peut dire : « Tu sais moi aussi maman il y a des choses dont je ne suis pas fière. Pendant combien d’années je t’ai dénigrée !? Hein ?! Pendant combien de temps j’ai joué le jeu de mon père ? […] A partir du moment où je l’ai rencontré, je me suis mise à te dévaluer. Toi. A te dévaloriser. A te critiquer. […] J’ai honte aujourd’hui. […] Quelle honte. » (8).
Il ne s’agit plus alors de jouir d’avoir honte ou de faire honte. La honte, après avoir été un outil de jouissance, devient un outil du bien-dire. Un outil pour tracer les contours des effets de jouissance générés par un signifiant maître, afin d’entamer sa complétude, évider le trop plein de jouissance, et laisser place aux effets de sujet. Assumer cette part d’impossible ouvre pour Christine et Rachel la voie d’un nouvel amour, pas l’amour idéal décrit au début du roman, ni la haine qui en est l’envers, mais un amour [qui ne renie pas l’] impossible.
Bruno Alivon

1. C. Angot, Un amour impossible, Flammarion 2015.
2. C. Angot, Une semaine de vacances, Flammarion 2012.
3. Traité dans Une semaine de vacances.
4. Jacques-Alain Miller développe ce point dans son intervention au théâtre Sorano à propos d’Une semaine de vacances. Intervention disponible en audio sur le site internet RadioLacan.
5. C. Angot, Un amour impossible, Flammarion 2015, p. 180-181.
6. Ibid, p. 186.
7. Ibid, p. 186.
8. Ibid, p. 194.