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L’intranquillité, contre la honte et la haine : Gérard Garouste[1]

Par Marie-Agnès Macaire-Ochoa

Gérard Garouste nous invite à faire l’arbre généalogique de sa honte.

Dans la reconstruction de son histoire familiale, il trouve le réel de sa honte et de sa haine.  « Il était là le nœud du ressentiment. Le début de la honte et de la haine»,  dans  cette phrase, « Tu sais, je ne suis pas ta sœur, je suis ta mère ».  C’est l’aveu d’une femme à son fils, le grand-père de Gérard Garouste. Gabrielle, l’arrière grand-mère n’est pas la sœur de son grand-père comme tous le croit, mais sa mère. La mère dite inconnue sur l’état civil, fut déguisée en sœur. Les mots pour dire la honte se murmuraient : viol, inceste. Cette arrière grand-mère fut une écuyère de haut niveau, de haute école, au grand cirque royal. Une belle femme, brillante au « charme impérieux ». Un deuxième secret fut levé, celui de la naissance et de la mort de son enfant qu’on a fait passer pour son frère. Puis un  troisième secret : cette arrière grand-mère avait eu un deuxième enfant, une fille auprès de laquelle elle s’est faite passer également pour la sœur ainée. Une mère se fait passer pour une sœur, une mère scandaleuse.

On a bien essayé de donner une version plus soft de l’histoire, moins dramatique, mais elle n’a pas tenue. Viol et inceste sont restés. « La femme violée plutôt que libre »

A la génération suivante, l’enseigne « Garouste, père et fils, ameublement, décoration-installation» (grand-père et père de Gérard), « enseigne en forme de malédiction »,  affichait l’entreprise de son père basée sur une activité clandestine pendant l’occupation allemande. Ce père n’hésitait pas à clamer que la période de guerre constituait la plus belle de sa vie, il récupérait les biens des juifs saisis par les nazis, il avait installé son entreprise dans un immeuble appartenant à un entrepreneur juif, (Levitan). Il fut jugé et condamné.

Un père aux propos antisémites ravageants, violent, menaçant, d’une ironie destructrice, père sans honte, dont Gérard Garouste disait « Il n’avait pas pu faire héros, alors il a fait salaud »

Honte s’est conjugué avec haine.

Gérard Garouste refusait d’être dupe. Il voulait la vérité.  Passionnément, il a débusqué, traqué cette vérité cachée dont il était l’héritier et qu’il a refusée de tout son être, mais dont les effets se sont incarnés dans sa vie, explosant au moment où lui-même est devenu père.

Sa famille était nourrie de honte : la sœur de sa mère, mariée à un maçon alcoolique et un peu fou, elle–même très étrange. Il a vécu les meilleurs temps de son enfance chez cet oncle bizarre et cette tante dans un petit village de Bourgogne. Il s’est mis à aimer là-bas ceux qui faisaient honte, lui-même objet de honte de son père en raison de ses piètres résultats scolaires.

Il cherchait  quelque chose de beau. Il a trouvé l’amour. Son amour pour Elisabeth sa femme ; et celui de son aïeule Gabrielle quand il découvre qu’elle avait été amoureuse.

« J’étais en rupture avec la rupture »

Avec l’étude de la Torah, de la Bible, il poursuit sa quête de vérité, il essaie de découvrir une autre vérité qui annulerait celle de ce père antisémite envieux et haineux, d’autant plus haineux qu’il était admiratif.  Il se marie avec une femme de famille juive, il désirera se convertir à la religion juive après avoir rejeté son éducation catholique faite d’hypocrisie et d’imposture : il découvre ainsi « 2000 ans de mensonges, de catéchisme,  de certitudes qui ont fait du monde un champ de bataille, de mon père ce qu’il était, de Gabrielle une paria, et de moi un intranquille. »

Intranquille, titre de son livre : Tourner en rond, vivre les choses avec le sentiment qu’elles se répètent, conduit vers ce qui est enfoui en soi, dit-il. C’est un enfant qui est enfoui, blotti, bloqué. Heureux de dessiner et de peindre jusqu’à épuisement. Mais parfois, il souffre tant qu’il me rend fou.

La folie l’a pris, fuite devant l’insupportable, délire salvateur parfois. Soulagement face à certains événements de la vie.

La peinture fut son exutoire. « La peinture a rétabli la vérité. Il m’aura fallu 30 ans pour y arriver (…) Je creusais la farce tragique des illusions humaines, je fonçais sans le savoir vers là d’où je viens. »  

Le fou parle tout seul, il voit des signes et des choses que les autres ne voient pas.

Je veux peindre ce qu’on ne dit pas

Et si le fou dérange, je veux que le peintre dérape.

Quelle était cette honte qui le chevillait au corps ?

Il ne s ‘agit pas tant, semble t-il, de la honte liée au regard de l’Autre qui surprend le sujet au moment ou lui-même regarde par le trou de la serrure, (Sartre) mais plutôt de la non- honte du père comme incorporée, devenue sa honte, la sienne à son corps défendant. Le père n’avait pas honte de proférer ses propos antisémites et obscènes. Cette absence de honte, lui-même le disait, l’empêchait de faire partie des humains qu’il haïssait.

«  Il voulait m’entrainer vers sa honte, ses haines, il me voulait son complice » En effet, le père imposait qu’il reprenne l’entreprise « Garouste père et fils », de manière à ce que l’effacement du vol aux véritables propriétaires juifs soit totalement achevé. Ce que Gérard Garouste nomme honte, n’est pas la honte du père qu’il n’y a pas, mais la sienne, sa honte de ce père inadmissible. Car il n’avait comme solution que d’être et de se faire l’instrument du père, dans une grande soumission. Une hontologie ? Ainsi il rééllisait en acte les dires du père, tel par exemple, le jour de son mariage. Son père avait prédit  que s’il n’arrivait pas à mettre l’alliance au doigt de sa femme, c’est elle qui porterait la culotte. Or, au moment de passer la bague au doigt de sa femme, les bagues avaient disparues, tombées dans le trou de la poche de sa veste.  Cette soumission forcée le précipitait dans la folie, dans une sorte de honte de vivre, d’être né, d’assumer sa vie. Il aurait pu mourir de honte !

Sa vie était devenue une lutte incessante pour se dé-tacher de la faute impardonnable de son père, tache indélébile incorporée.

Dans la première partie de son livre, il détaille le travail de recherche dans lequel il s’est lancé, pour découvrir une vérité familiale dans sa généalogie.

Puis à la suite du déclenchement de sa maladie, il découvre une autre solution, plus créative, plus vivante : la peinture. Il dira « la peinture est mon instrument ».  La peinture comme réponse à l’effacement !

Avoir un instrument pour se dégager de l’incarner !

 

[1]Gérard Garouste, L’intranquille, autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou. Le Livre de poche, 2015

Toutes les citations en italique sont de cet ouvrage.

 

Vous pouvez toujours vous inscrire à la journée de l’ACF- Aquitania du 5 décembre : « C’est la honte! De la honte de la jouissance à la jouissance de la honte » qui se tiendra à l’Hôtel Ibis Meriadeck de 9h30 à 17h : bulletin d’inscription