À l’époque de l’évaporation du Nom-du-Père selon l’expression de Jacques-Alain Miller, que peuvent dire aujourd’hui les psychanalystes quant à la clinique actuelle ? Eh bien que le monde change, que la clinique change. Ce monde est celui où les épars désassortis que nous sommes sont des Uns tout seuls, où la honte a laissé place à l’impudence, où les conséquences de la prévalence du discours capitaliste sont patentes : montée au zénith de l’objet a devenu objet plus de jouir, disparition de l’appui du sujet sur un signifiant maître, un blason remplacé par des signifiants comptables, insécurité « que l’on impute au sujet qui ne tombe pas sous la coupe d’un signifiant maître, ce qui fait que le moment de cette civilisation est travaillé par un retour autoritaire et artificiel du signifiant maître» [1] Dès 1953, dans son rapport du congrès de Rome, Lacan avait invité les psychanalystes à être en prise avec leur temps : « Qu’y renonce donc plutôt celui qui ne peut rejoindre à son horizon la subjectivité de son époque. Car comment pourrait-il faire de son être l’axe de tant de vies, celui qui ne saurait rien de la dialectique qui l’engage avec ces vies dans un mouvement symbolique. Qu’il connaisse bien la spire où son époque l’entraîne dans l’œuvre continuée de Babel, et qu’il sache sa fonction d’interprète dans la discorde des langages. »2 Ainsi, la psychanalyse lacanienne, toujours attentive à la clinique d’hier – autrement dit dans son versant du manque à jouir – ne cesse de suivre de près et de s’enseigner de la clinique actuelle, dans son versant du trop de jouissance. Nous œuvrons à entendre et lire ce qui de l’actualité nous pousse à bouger nos lignes, nous tâchons d’y voir plus clair au sujet des mutations du monde contemporain. Sans renoncer aux concepts qui structurent le discours psychanalytique, il s’agit de mettre au travail, de disputer à partir du savoir acquis pour qu’aucun discours ne devienne un principe exclusif. Quel maniement de la cure dans l’accueil de la psychose ordinaire? Quid de l’interprétation au XXIe siècle? Des corps parlants en cure? L’actualité de la clinique lacanienne, c’est l’actualité de la clinique borroméenne, celle de l’invention de chaque Un, invention qui lui permettra d’aller dans ce monde du règne du discours capitaliste et de l’objet. Alors, dans cet élan, nous voyagerons de ville en ville, saisis du désir d’une psychanalyse itinérante, à la rencontre de chacun qui s’engage et s’oriente de la psychanalyse lacanienne, ou qui s’intéresse à une lecture en mouvement et non moins acérée de l’actualité de la clinique psychanalytique.

 1 J.A Miller, « Note sur la honte » LCF 54, p.19
2 J. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 321