Véronique Pannetier

Lire et relire les trois arguments qui interprètent le thème des prochaines Journées de l’École de la Cause freudienne s’avère stimulant !

Éric Zuliani d’abord, attire notre attention sur le fait que le « Je suis ce que je dis » est « une affirmation aux accents impératifs qui efface toute interlocution. » Là sans doute réside une part de ce qui nous effraie : cet effacement exigé de l’Autre, cette annulation de toute conversation, dont nous avons fait l’expérience… Il souligne, en suivant, l’éclipse de l’énonciation qui en découle.

Anaëlle Lebovits-Quenehen, quant à elle, rappelle le propos d’Eve Miller-Rose qui nous éclaire sur un point essentiel : « faire de tout propos qui ne soit supplétif à ces discours identitaires une blessure, une offense, c’est prêcher que les mots sont blasphématoires. »

La parole est guettée, examinée, pesée, dénoncée… On ne rigole plus !

L’humoriste mis en valeur par Freud, c’est celui qui, à l’envers du titre des prochaines Journées de l’ECF, énonce : « Je dis ce que je suis ». Il est celui qui dévoile ses failles, ses manques, ses travers, celui qui souligne ses propres ridicules, les met en exergue, prenant ainsi le pouvoir sur l’Autre qu’il fait rire. Le surmoi est certes de la partie, ainsi que le démontre Freud, il en est même le ressort : « le surmoi, quand il instaure l’attitude humoristique, écarte proprement la réalité et se met au service d’une illusion. […] dans l’humour, [il] tient au moi effarouché un discours plein de sollicitude consolatrice » Jacques-Alain Miller, à la suite de Freud, souligne que « L’humour s’inscrit dans la perspective de l’Autre [… il], se profère par excellence au lieu de l’Autre. »

Aucune trace d’humour, ni de la division subjective dont il témoigne, dans le « Je suis ce que je dis ». Pas la moindre ironie non plus… Jacques-Alain Miller indiquait en effet que l’ironie « va contre l’Autre », dénonce le semblant que constitue le discours, dévoile la valeur illusoire du langage. Rien de cela n’est à l’oeuvre dans l’énoncé oraculaire qui fait dire : « Je suis ce que je dis ».

Loin de nier la castration, l’humoriste la reconnaît comme sienne, la met en valeur, en amplifie la marque, coupant l’herbe sous le pied de l’Autre qui aurait pu jouir de la pointer du doigt. L’usage de l’humour est une pirouette, un « chat perché » qui met à l’abri de la « touche » de l’Autre et qui offre de surcroît un « gain de plaisir » : faire jouir l’Autre en le faisant rire, petit trait pervers dont nous sommes souvent friands car il nous allège de notre propre méchanceté, de l’agressivité qui, en nous, vise l’Autre comme semblable.

Il y a quelque chose de l’hystérie dans cette division portée en bannière. Peut-on être plus féroce que Blanche Gardin avec elle-même ? Oui, sans doute, les réseaux sociaux s’y emploient sans vergogne, mais ils le font sans esprit et nous font rarement rire.

Ainsi s’opposent radicalement le « Je suis ce que je dis » du moderne – qui dénie l’inconscient, n’est jamais drôle, tellement figé dans l’esprit de sérieux, dans l’édification d’un moi imprenable -, au « Je dis ce que je suis » de l’humoriste qui consent à la castration sous conditions, mettant son moi sous un abri précaire, car il est suffisamment dupe de la portée du signifiant.

Cependant, ce n’est pas pour rien que Freud met sur un plan d’égalité l’humoriste et le grand criminel qui ont en commun de tenir « à distance de leur moi tout ce qui le diminuerait. ». Le narcissisme est sauvé et même magnifié, au prix d’une égratignure largement compensée… mais quid du savoir de l’inconscient ?

En effet, Freud conçoit l’humour comme un processus de défense du moi et même « la plus haute de ces réalisations de défense ». Le moi, têtu, cherche à se soustraire au déplaisir. Freud nous dit qu’il est « un moyen d’obtenir le plaisir en dépit des affects pénibles qui le perturbent ». Il en fait donc une pure affaire économique… C’est fou ce qu’on économise en termes d’affects avec l’humour ! Il énumère : la pitié, l’irritation, la souffrance, l’attendrissement, l’indignation, le dégoût… 

Il en résulte nous dit-il, pour l’adulte « l’élévation de son moi, dont le déplacement humoristique porte témoignage [et qui] pourrait se traduire ainsi « je suis trop grandiose pour que cela me touche de façon pénible »  ».

… Un ami, prévenu de l’incendie de sa maison, accourt. Le capitaine des pompiers s’avance vers lui sur fond de fumée noire. L’œil qui frise, mon camarade énonce : « Si c’est pour le calendrier des pompiers, j’ai déjà donné ! »…

L’humoriste, contrairement au sujet moderne offensé, invite l’Autre à rire de lui-même plutôt que de réduire cet Autre au rôle de témoin muet, toujours forcément d’accord. Si certains humoristes déplacent les foules, c’est aussi parce qu’ils nous parlent de nous, de nos propres trébuchements, de ces chausse-trappes que l’inconscient sème sur nos chemins. Indirectement, l’inconscient se rappelle à nous. La jouissance à entendre l’Autre en assumer publiquement la charge n’est pas mince…. Même s’il le fait au prix d’une petite entourloupe.

Ce plus-de-jouir nous soulage, l’espace d’un instant, l’instant du mot d’esprit qui a sans doute toujours un côté « blasphématoire »…

1  Zuliani É., Argument pour les J52 « Je suis ce que je dis », https://www.causefreudienne.org/evenements/je-suis-ce-que-je-dis/

2 Miller-Rose E., intervention lors de la « Grande conversation de l’École Une », Association Mondiale de psychanalyse, 20 avril 2022, inédit.

3 Freud S., « L’humour », L’inquiétante étrangeté et autres essais, Folio Essais, Paris, 1996, p. 328. 

4 Miller J-A., « Clinique ironique », La Cause freudienne n° 23, Navarin, Paris, 1993, p. 7.

5 Ibid.

6 Freud S., « Pour introduire le narcissisme », La vie sexuelle, PUF, Paris, 1995, p. 95.

7 Freud S., Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Folio Essais, Paris, 1988, p. 407.

8 Ibid, p. 399.

9 Ibid, p. 405.

10 Ibid, p. 407-408.