Je suis…un humanoïde reptilien

Camille Gérard

Erik Sprague s’est rendu célèbre sous le nom de Lizardman en se livrant à une transformation corporelle exceptionnelle pour devenir l’Homme-Lézard.

Étudiant en philosophie du langage à l’université d’Hartwick, il abandonne ses études vers vingt ans. À la même période, il entame sa transformation qui s’étendra sur plusieurs années. Il investit pas moins de 250000 dollars pour se faire entièrement tatouer le corps d’écailles, fendre la langue, tailler les dents et se faire poser des implants sous-cutanés sur le front. S’engageant dans une transformation extrême, il cherche à « embrasser son identité (1) ». Il s’inspire des monstres de foire qu’il découvre enfant dans l’émission de R. Rypley : Believe it or not. Fasciné par les side-show (spectacle secondaire associé au cirque), il participera au succès des freak-show, spectacles d’exhibition, dans lesquels les monstres « naturels » feront place, dans les années 1990, aux monstres « auto-proclamés(2) ». 

E. Sprague s’appuie également sur les écrits de L. Wittgenstein qu’il découvre durant ses études de philosophie. De L. Wittgenstein, il retient particulièrement le concept de ressemblances familiales développé dans sa théorie sur le langage. L. Wittgenstein écrit : « Je ne saurais mieux caractériser [les] ressemblances [familiales] que par l’expression d’air de famille car c’est de cette façon-là que les différentes ressemblances existant entre les membres d’une même famille (taille, traits du visage, couleur des yeux, démarche, tempérament, etc.) se chevauchent et s’entrecroisent. Je dirai donc [aussi] que les jeux [jeux de carte, de hasard, d’échecs, etc.] forment une famille(3). » L. Wittgenstein met en avant qu’un même terme peut regrouper différentes choses, activités, ou encore personnes, sans pour autant qu’elles ne soient rassemblées à partir d’un trait – particulier et bien défini – commun à l’ensemble. Il met l’accent sur les analogies, sur les ressemblances « en série ». Empruntant les voies de cette approche, E. Sprague cherche à saisir ce qu’est la famille des êtres humains d’un point de vue linguistique 4. À travers son art, dont son corps est la matière, il vise à sortir de toutes ressemblances susceptibles de le loger dans la famille des êtres humains. Il s’auto-engendre alors comme radicalement différent de ce qui se rapporte au terme être humain ou personne

Dans un documentaire d’Arte lui étant consacré, E. Sprague déclare : « Je ne savais pas quel type j’étais. (6)» Marqué et affecté enfant par des paroles de l’Autre qui l’assignaient en monstre(7), il affirme qu’« un monstre ne se définit pas selon son anormalité, un monstre impose sa propre anomalie(8).»  Forçant alors l’« anormalité » aux confins de la famille des êtres humains, il s’emploie à « pousser son identité plus loin que tout citoyen.(9) » Il choisit le symbole du lézard pour donner « de la puissance à son image (10) », et arbore le signifiant freak tatoué sur son torse écaillé. Lizardmanse prête à des performances artistiques lors desquelles il propose des numéros connus de side-show qui peuvent aisément susciter l’horreur. La logique exhibitionniste à l’œuvre – qu’explicite A. Lebovits-Quenehen dans son argument des J52 (11) –, conséquence de l’ignorance de toute responsabilité du sujet vis à vis d’une jouissance dissonante, trouve là un exemple enseignant. Quant aux remarques de l’Autre, E. Sprague les écarte ; s’il vante les mérites et les bienfaits d’une famille aimante et tolérante, il affirme – en ce qui concernent les autres – : « Je ne serai jamais ami avec quelqu’un qui a des préjugés plein de haine. Je ne veux pas de ces gens autour de moi, et si mon apparence les tient à distance, tant mieux (12)», témoignant par-là de l’ombre d’une parole dont il s’agit encore « de se prémunir »(13).

J.-A. Miller note dans L’Un-tout-seul : « Impossible de parler sans déterminer l’être, des êtres, de l’être, comme on dit : de l’air, de l’air… Appelons ça, sur ce versant, l’être de langage. C’est l’être celui-là, qui ne tient son être que d’être dit (14)», puis il conclut : « Évidemment, c’est n’importe quoi. […] l’ontologie s’étend aussi loin que s’étend le langage, c’est l’être qui n’est “qu’ombres et reflets”. (15)» Si les êtres humains partagent des « ressemblances [en série] qui se chevauchent et s’entrecroisent », ces ressemblances découlent inévitablement du langage, et « le langage comme tel, c’est la castration (16) ». En se retirant de la famille des êtres humains, E. Sprague n’a-t-il pas dénié « ce point d’interrogation qui apparaît quant se manifeste une faille dans l’identification (17) ». Le paradoxe d’E. Sprague est alors d’avoir pris – avec le plus grand sérieux – la famille être humain par le biais du langage, en essayant de se dérober aux mirages insaisissables que produit ce dernier, tout en se constituant à partir d’un dit pétrifié – je suis un humanoïde reptilien – qui, s’il est une affirmation inébranlable, n’en garde pas moins sa nature de semblant. Si à la vie comme à la scène, E. Sprague est devenu Lizardman, il ne s’est pour autant pas soustrait à ce qui gît en chaque parlêtre, l’anomalie, non pas celle qu’il expose – sans retenue – comme monstre réel (« self-style freak »), mais celle qui tient au contraire à la béance entre le « je suis » et le « ce que je dis ».

1 J. Hopper, « Going green with The Lizardman », in Sausage Factory : The College Crier’s Infamous Interviews of the Freaks and the Famous, Broché, 2009, p. 308.

The Lizardman : « It’s not so much that I seek to individualize myself as I seek to embrace my individuality ».

2 E. O’byrne, « Erik Sprague aka The Lizardman is comfortable in his own skin and scale », in Irish Examiner, 2016.

« Self-styled freaks as opposed to what he calls “natural- born freaks” ».

3 L. Wittgenstein, Les jeux et la notion de famille, Recherches philosophiques, posthume 1953.

4 W. Darbyshire, Lizardman, YouTube, 2012.

« While in college I hit upon the idea of using body modification procedures (initially tattooing) for a body-based art piece that would explore the idea of what it means to be human from a linguistic standpoint. » 

5 Cf. The Lizard Man, Tracks, Arte.

E. Sprague : « Focusing on how this principle related to the use of terms like “human being”, “person” etc., in the sense that people identify others as humans more based on observation of surface physical characteristics and behaviors I decided to modify those aspects of myself in manner which would significantly differentiate me from other “human beings” ».

6 Cf. The Lizard Man, Tracks, Arte.

7 Ibid.

8 Ibid.

9 J. Hopper, « Going green with The Lizardman », in Sausage Factory: The College Crier’s Infamous Interviews of the Freaks and the Famous, art. cit.

10 The Lizard Man, Tracks, Arte.

« Reptile are powerful element in human culture and symbolism so as an artist I have taken that powerful symbol and become it you know so I have used to make my image more powerful. »

11 A. Lebovits-Quenehen, Argument 2#, site internet des 52éme journées annuelles de l’ecf, « Je suis ce que je dis », dénis contemporains de l’inconscient, 2022 : « En effet, dès lors qu’il ne se trouve pas impliqué dans son être, de quoi le sujet du dico aurait-il honte ? Sur quoi jetterait-il le voile de la pudeur, puisque ce n’est pas lui qu’il affiche en s’exhibant ? ».

12 Cf. The Lizard Man, Tracks, Arte.

13 A. Lebovits-Quenehen, Argument 2#, site internet des 52éme journées annuelles de l’ecf, « Je suis ce que je dis », dénis contemporains de l’inconscient, 2022 : « Toute parole à venir porte dès lors la trace brûlante (et toujours prête à se raviver) de cet impact dont il s’agit de se prémunir. »

14 J.-A. Miller, « L’orientation lacanienne : L’Un-tout-seul » (2010-2011), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris 8, cours du 16 mars 2011, inédit.

15 Ibid.

16 J.-A. Miller, « L’orientation lacanienne : L’un tout seul » (2011), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris 8, cours du 2 mars 2011, inédit.

17 Ibid.