L’acte analytique du « Je n’y suis pas »

Clémence Collet

Avènement de la notion de fluidité de genre

Dans son article intitulé « Les questions des enfants trans »[1], Éric Laurent présente la notion de fluidité de genre fonctionnant en tant qu’ idéal pour la communauté trans.

 C’est l’avènement d’une « queerisation de toute l’étendue du sexuel »[2]. Les identités sont fluides, « flexibile mutabile »[3], flexibles et muables, tel le morceau de cire à partir duquel Descartes méditait avant de remettre la vérité entre les mains de l’Autre. Le dieu de Descartes garantit la permanence de l’être quand bien même le penseur s ‘égare dans la dialectique du doute et de la certitude. Ainsi la notion de genre, malgré sa fluidité, recèle une croyance en l’immuabilité de l’être, confondue en un raccourci avec l’identité revendiquée, quelle qu’elle soit. LGBTQI+ peut se décliner en une série illimitée qui « voile le caractère discontinu des modes de jouissance », note Eric Laurent[4] : je dis donc je  suis ce que je  dis donc je suis…, cela n’a aucune raison de s’arrêter. 

Comment scander cette infinie répétition du cogito et cette infinie revendication du dico qui se déploie aujourd’hui, notamment dans le mouvement woke ?

Ce qui fait symptôme

A ce visage contemporain de « l’erreur sur l’être »[5], la réponse de la psychanalyse n’est pas la répression. 

Elle soutient la non-discrimination, ce qui n’est pas du même ordre que de soutenir la revendication sans réserve[6]. Sa tâche est de repérer ce qui fait symptôme dans cette hâte du sujet à être ce qu’il dit sans prendre le temps de se poser la question de son sexe.

A travers tout l’article, E. Laurent relève la précipitation dans l’acte des sujets, familles, et associations engagés dans les processus de transition de genre : « pourquoi se précipiter et ne pas attendre seize ans révolus pour commencer, pour ceux qui sont décidés, le traitement hormonal puis chirurgical ? »…[7] Il fait valoir que les enjeux du désistement se formulent plus facilement à cet âge, et que cette période d’attente permet aussi d’éclairer la confusion entre sujets homosexuels et trans engagés dans les mêmes consultations.

Il y a dans la revendication identitaire une injonction au tout, qu’il épingle comme opposé à la jouissance féminine. Or, ces dernières années s’observe, en Europe et en Amérique, une fluidité du genre majoritairement féminine, particulièrement chez de jeunes filles ou femmes qui se déclarent bisexuelles ou non normées, sans forcément se réclamer d’une appartenance communautaire. Ces déclarations d’identification sexuée sont souvent discrètes, issues d’une « majorité silencieuse » pour laquelle les réseaux peuvent être en l’occasion un instrument de différenciation. E. Laurent y voit l’émergence d’un nouveau discours, issu de cadres patriarcaux moins rigides, en référence à ce que Jacques-Alain Miller a désigné comme une féminisation du monde[8].

Un nouveau discours

La psychanalyse peut-elle donner la parole à cette majorité silencieuse, et participer à la circulation de ce nouveau discours ?

En portant attention au temps logique de la formule du cogito, on évite le raccourci de la pensée à l’être et on peut s’arrêter sur le temps de l’ergo, de la causalité, encore nommé « pas-je », par J. Lacan[9].

Envisager la parole du sujet sous l’angle de la causalité psychique permet qu’au terme de la série des répétitions, cette même cause, ou petit a, soit produite dans le discours du sujet.

En tant qu’il s’affirme, le dico comporte une dimension qui se soustrait irrémédiablement au dire : un « j’te dis pas » du sujet encore muselé par les résidus du cadre patriarcal, mais qui se risque tout de même à « se laisser interpréter », selon la formule employée par Alice Delarue.[10] 

Dès lors, on peut opposer au dico un « je n’y suis pas »[11] : ne pas être là où le sujet nous attend… Car si le dico se passe de la validation de l’Autre, il exige l’adhésion à sa formule. Ce « je n’y suis pas » est un acte, analytique cette fois. Il provoque un court-circuit à l’errance du sujet dans le champ des possibles. 

Le psychanalyste désamorce la haine et la violence de la revendication en la laissant s’épuiser dans le creux de son oreille, ce qui fait apparaitre la coloration de sens-joui, du dit en-trop qu’est le dico.

En revanche, il est attentif aux dires des sujets sur la fluidité contemporaine de l’être, et œuvre ainsi à entamer toute croyance trop rigide en soi-même.

[1] Laurent E., « Les questions des enfants trans », La sexuation des enfants, dir. H. Damase, D. Roy &L. Sokolowsky,Navarin, Paris 2021, p.158 à 180

[2] Ibid., p.177

[3] Descartes R. Méditations métaphysiques, Garnier-Flammarion, 1979, p.84

[4] Laurent E., « Les questions des enfants trans », La sexuation des enfants, op.cit., p.177

[5] Lacan J., Le séminaire, livre XV, L’acte psychanalytique, leçon du 10/01/68, inédit

[6] Laurent E., « Les questions des enfants trans », La sexuation des enfants, op.cit., p.180

[7]   Ibid., p.176

[8]   Ibid., p.164

[9] Lacan, J. Le séminaire, livre XIV, La logique du fantasme, leçon du 11/01/67, inédit   

[10] Delarue A., Le cogito et l’inconscient, argument du 24 mai 2022    

[11] Lacan J., Le séminaire, livre XV, L’acte psychanalytique, Leçon du 10/01/68, inédit