Interview de Philippe La Sagna, Par Camille Gérard

Psychanalyste membre de l’ECF et de l’AMP

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur les discours de domination actuels ?

On est passé d’un monde où la domination était le fait de l’État, principalement, et où la critique était politique, à un monde où ce privilège est contesté et où la domination est plus diffuse bien qu’omniprésente. On peut dire que Freud innove en s’interrogeant sur les origines de l’ordre social, et il est un des premiers à montrer que la psychologie collective suppose que l’image du chef fonde le lien social de la masse. C’est en cela que les post freudiens ont pu alimenter une critique sociale que l’on retrouve un peu partout – du côté par exemple de l’école de Francfort ou de l’esprit de 1968 de la subversion. Certains ont pu montrer ainsi comment une éducation autoritaire pouvait être la source du totalitarisme. Ensuite, c’est la sociologie, avec Pierre Bourdieu, entre autres, et surtout Michel Foucault, qui est venue interroger la question du pouvoir, en particulier le pouvoir du discours. Et cela a débouché sur une critique de la domination masculine, de la norme mâle qui est à son acmé aujourd’hui. Et bien sûr, sur une critique du patriarcat qui en est la source. Mais au fond, Lacan montre lui que le maître, c’est aussi un signifiant-maître, et que ce qui assujettit c’est aussi le langage. Lacan est le seul à montrer, en son temps, l’essor du discours universitaire, bureaucratique, évoqué par Max Weber, mais toujours plus florissant à la fin du xxe siècle. L’État se bureaucratise, il ne définit plus tant un ordre légal que des normes soumises à des lobbys. Aujourd’hui, ce qui domine, ce sont aussi les détenteurs des techniques de communications, le pouvoir du numérique. Là, on se trouve devant un maître sans visage et sans sujet, puisque le pouvoir des algorithmes s’exerce à l’insu des utilisateurs. Cette puissance des réseaux – nouveau visage de la masse –, se révèle parfois plus forte que l’État, et elle peut menacer la démocratie. Ce pouvoir passe sans doute par un phénomène d’addiction de ceux qui le subissent, et une fraternité pourvoyeuse d’exclusions. Ce qui domine aujourd’hui, c’est ce que Lacan a montré comme essentiel au discours du maître : la production du plus-de-jouir.


En quoi ces discours intéressent-ils la psychanalyse ?

La psychanalyse est aussi un discours, et sans doute le seul qui permette de mettre en question le discours du maître : il en est l’envers. Mais il passe par l’étape où le sujet va interroger les signifiants-maîtres qui le déterminent. C’est ce que les hystériques ont appris à Freud, et d’abord au fond en interrogeant la différence sexuelle, et aussi l’imposture paternelle, et montrant que cela produit un savoir nouveau. Pour Lacan, l’inconscient freudien est homologue au discours du maître qui implique le refoulement. La psychanalyse est justement là pour échapper à cette emprise de l’inconscient, et peut-être d’ailleurs en mettant à jour la part de l’inconscient la plus réelle : l’inconscient réel qu’a fait valoir J.-A. Miller. Celui qui se noue au défaut, à la faille, à l’absence du rapport sexuel. C’est peut-être comme cela que l’on peut entendre aussi le mot de Lacan que l’inconscient c’est la politique. Ce que Lacan avait prédit aussi, c’est le succès des religions avec leur domination et leur alliance avec le patriarcat pour écraser les femmes. Freud y voyait la continuation du patriarcat, Dieu le père ! Lacan lui avait compris qu’elles sécrétaient du sens là où la science l’effaçait. La science et la religion s’entretiennent pour dominer. La psychanalyse, c’est aussi la chance d’une vraie laïcité qui échappe aux dictats de l’universalisme.

Un vent s’est levé contre le discours de domination du patriarcat, quelle lecture en fait la psychanalyse ?

Très tôt, Lacan a montré que le bon ordre social – celui du patriarcat –, pouvait être la source paradoxale de la forclusion du Nom-du-Père, et donc d’une folie sociale et/ou individuelle. C’est le père toxique, ravageant, sexiste et violent que Freud avait aperçu. L’actualité montre que les délires autoritaires, de ce côté, sont toujours très actifs dans les démocraties illibérales et les dictatures, et qu’ils se montrent dévastateurs. On assiste sans doute ainsi au retour de flamme d’un ordre traditionnel menacé par la mondialisation capitaliste. On voit d’ailleurs étrangement que la radicalité autoritaire utilise à son profit l’excès de ceux qui traquent la domination ; ils la traquent pour en faire ensuite un droit de censure, dans la culture. La psychanalyse va contre la censure. Autrefois, la censure se faisait pour ou contre les lendemains qui chantent. Aujourd’hui, on censure le passé faute de changer le présent, dans l’espoir de produire un futur. Il y a là un progrès de la ségrégation qui s’affirme, que Lacan avait pressenti. En 1978, dans un petit texte, Lacan écrivait : « Il y a quatre discours. Chacun se prend pour la vérité. Seul le discours analytique fait exception. Il vaudrait mieux qu’il domine en conclura-t-on, mais justement ce discours exclut la domination, autrement dit il n’enseigne rien. Il n’a rien d’universel : c’est en quoi il n’est pas matière d’enseignement. » (1) La psychanalyse peut faire qu’on aère un peu le plus-de-jouir, la planète en a besoin !

  1. Lacan J., « Lacan pour Vincennes ! », Ornicar ?, n°17/18, 1979, p. 278.

Interview réalisée par Camille Gérard.